I - La Fille du Lac

30 Novembre 2011

Elle est là, suspendue dans le vide comme une ancre arrêtée, en plein élan, au-dessus des eaux brumeuses du paisible Lac gelé, aux reflets argentés, et entouré de hautes et puissantes montagnes. La balançoire, dont les câbles s’étendent jusqu’aux nuages, ne vacille pas, ne tremble pas. Malgré la hauteur à laquelle elle se tient, aucun vent n’a le pouvoir de la faire osciller, ne serait-ce que d’un infime degré. Les fins cordages, qui soutiennent sa planche de bois noir d’un solide noeud, m’apparaissent comme provenant d’un âge ancien. Pourtant, ils ne sont effilés que là où ils rencontrent l’assise en la transperçant de leurs extrémités entremêlées. Tranquillement installée sur cet assemblage de bois et de cordons, la jeune fille semble se reposer. Sa jupe noire et sa chemise blanche l’intègrent dans une toile presque intemporelle, tandis que ses mains sont fermement accrochées aux deux cordes qui la supportent. Ses pieds ne bougent pas, ils n’effectuent pas le va-et-vient habituel des enfants qui jouent et s’amusent sur une balançoire. D’ailleurs, sa tête est baissée, voilant partiellement son visage. Je ne peux qu’en rêvasser. D’un teint clair et vif, je l’imagine orné d’une émotion affligée et inquiétante. Ses yeux et ses lèvres sont clos et immobiles. De longs cheveux descendent jusqu’à la planche de bois : ils sont ébènes et finement ornés d’une ravissante rose parée de cette même couleur. Mais… que fait-Elle dans ce monde ?

Rien ne bouge, aucune brise ne caresse nos peaux, aucun son ne s’engouffre dans nos oreilles, aucune odeur n’atteint notre odorat, aucun goût ne réside sur notre palais. Dans ce monde aux couleurs désaturées, aucune sensation ne se fait ressentir, bien qu’Elle paraisse ne pas en être dérangée. Telle une ombre glacée et sereine, Elle reste calmement assise sur cette balançoire. L’univers s’est arrêté. L’espace et le temps ont réduit leurs frontières à ce Lac recouvert d’une brume légère et à cette fille aussi étrange qu’intrigante. Plus rien ne semble avoir de l’importance hormis cet être angélique dont la présence suffit à m’apaiser. Que fait-Elle dans ce monde ?
Je la regarde et l’observe attendre patiemment son propre réveil, son propre rêve. Elle ne bouge pas, Elle reste figée par ce temps qui ne désire que le prolongement inexorable de son sommeil jusqu’à une éternelle nuit aux reflets étoilés. J’abaisse mon regard jusqu’à la surface du Lac argenté : rien ne l’entoure. Je ne distingue que des ombres difformes et chaotiques parsemant l’herbe dont les brins ne sont plus chatouillés par cette douce main du zéphyr. Ombrés, ils demeurent fermes tels des cristaux s’élevant des profondeurs de la terre et cherchant à atteindre la jeune fille. Ils sont comme des mains galbées qui se lèvent lentement vers Elle en sollicitant son attention. Mais Elle est toujours là, posée, reposée, calme et tranquille comme les eaux du Lac. J’aimerais tant pouvoir apercevoir son regard. Il doit être si beau… Si doux, si tendre… Oh oui ! Je l’imagine semblable à une caresse et à une plume de velours. Je l’imagine quelque peu désorienté aussi, elle sera effrayée lorsqu’elle se réveillera. Je devrai alors l’aider à descendre ! Ce moment m’attendrit d’avance, tel le prélude d’une histoire nouvelle, telle la première page d’un second roman, tel le premier trait d’un croquis. Serai-je capable de l’amener sur la terre ferme, seul ? Je suis l’unique personne extérieure à son sommeil, comment le pourrais-je ? Oh oui ! J’irai en barque jusqu’en dessous d’Elle et j’attendrai son réveil. Ainsi, je lui crierai de se laisser tomber et je la rattraperai dans mes bras. Mais cela risque de faire basculer la barque… Qu’à cela ne tienne ! Nous regagnerons le bord à la nage ! Mais… Cette eau est figée. Si les grains du sablier ne tombent plus, je ne pourrai pas rejoindre le centre de ce Lac avec une simple barque ! Ah ! Mais je pourrais simplement marcher sur l’eau, puisque le temps est arrêté. Oui, cela devrait être possible ! Mais… Si Elle ne veut pas descendre ? Comment pourrais-je la convaincre de me rejoindre ? N’aurait-Elle pas peur de cet inconnu que je suis ? Je m’obligerai à lui montrer ma bonne foi. Mais… Il doit bien y avoir une raison au fait qu’Elle soit ainsi posée sur cette balançoire. Quelle est-Elle ? Comment est-Elle montée là-haut ? Quelle puissance aurait pu accomplir une chose aussi horrible que de l’enfermer dans un cadre aussi ouvert ? Que fait-Elle dans ce monde ? Dans un murmure dont le son reste prisonnier de mon esprit, j’articule péniblement, le coeur plein d’espoir : « Réveille-toi… ». Entendant ces mots inaudibles franchissant la fine brume jusqu’à ses tympans, ses yeux jusqu’ici fermés s’ouvrent rapidement et s’écarquillent, effrayés et fabuleux, dévoilant leurs iris aux lames vives et profondes dans lesquelles semblent s’écouler quelque liquide argenté dessinant de fins et discrets méandres hasardeux. Accompagnant cet éveil brutal, il résonne désormais dans cet espace aux limites cachées le chant omniprésent, lancinant et périodique d’une horloge au verre brisé dont l’emplacement demeure inconnu. Sans autre réaction, Elle fixe le Lac d’un regard vide et avide, sans bouger sa tête, comme pour y chercher quelque réponse, comme pour y chercher une quelconque compassion, un quelconque réconfort, une rédemption, un espoir, la vie. Mais… personne ne peut lui répondre, personne ne peut lui offrir sa compassion, un réconfort, une rédemption… L’espoir espère-t-il encore en la vie ? Son regard est comme une fenêtre vers son âme meurtrie et invisible, insensible à ma présence, voilée par le sentiment de frayeur que seuls ses yeux sont en mesure de dévoiler. Qu’a-t-Elle donc vécu ? Quel fut son rêve depuis tout ce temps ? Etait-ce un cauchemar ? Croit-Elle encore y être plongée ? Que fait-Elle dans ce monde ? Ses mains se resserrent sur ces deux étroits filins torsadés. Elle s’y accroche comme pour ne pas tomber. Non. Serait-ce de la colère ? Le regard demeurant grand ouvert, s’effraie-t-Elle de cette horrible prison décolorée qui trône au-dessus des eaux impassibles du Lac ? Cherche-t-Elle à ignorer l’incessante cadence de l’horloge ? Du ciel couvert et menaçant sortent des ronces aux épines tranchantes, sombres et mattes. Furtivement, se mouvant et glissant le long de la balançoire en se tortillant vicieusement, elles parviennent à hauteur de la jeune fille dont les yeux se ferment presque subrepticement. Désormais à moitiés fermées, ses paupières laissent transparaitre une tristesse profonde dont l’origine ne m’est pas révélée. J’aimerais la réconforter, lui souffler quelques mots, lui écrire quelques poèmes à l’essence joyeuse. Tout n’est qu’obscurité. Les ronces enroulent lentement la jeune fille sans pour autant la blesser, préférant de loin la séduction à la destruction. Portant en elles la Mort, elles se répandent le long de son corps, de ses jambes, de ses bras, de ses mains, de ses doigts, cherchant l’endroit le plus propice pour s’immiscer dans son âme déjà trop affaiblie. Toujours immobile tel un pantin oublié, Elle ignore ce danger qui la guette et qui prépare son ultime piège. Que fait-Elle dans ce monde ?

Graduellement, les épines se figent, elles aussi, dans cet espace suspendu et hors du temps. Les cordes sont fragilisées par les sinueuses circulations de ces fins aiguillons ténébreux. Pourtant, la balançoire résiste toujours au-dessus du Lac gelé. La jeune fille fixe de ses yeux cette eau figée qui l’attend patiemment, qui attend sa chute. Mais cela n’arrivera pas. Je suis là, n’est-ce pas ? Je serai capable de la sortir de cette peur qui enferme son regard dans un voile aux couleurs d’une nuit sans étoile et sans Lune. Cette peur n’a pas le droit d’agir sur cet ange égaré par mégarde entre le ciel et la Terre, entre la réalité et le rêve. Rien ne devrait pouvoir l’atteindre ! Rien ne devrait pouvoir atteindre un être aussi pur que celui qui se tient en face de moi, assis sur cette balançoire, sur cette prison, tenue par deux cordes torsadées… Que fait-Elle dans ce monde ?

D’une longue et effrayante rotation du cou, nos regards se croisent sans que son émotion ne varie. Perçant désormais mon âme de ses deux diamants argentés, je ne peux plus détourner mon regard du sien qui, imperceptiblement, s’immisce dans mon esprit en y installant quelque ombrage et en y déposant maintes illusions aux contours calcinés. A cela s’ajoute l’incessant bruit que provoque le mouvement perpétuel de la trotteuse de l’horloge posé quelque part dans ce monde ou hors de cet univers dont l’ambiance change brutalement. L’expression horrifiée voire furieuse qu’Elle arbore et me partage directement fait s’accélérer le rythme des battements de mon coeur. Enfoui, enfui dans ses deux perles cristallines et brillantes, je ne peux plus m’échapper : ma conscience se corrompt au contact de la sienne, chaude et froide à la fois, brulante et glaciale, brillante et blafarde, apaisante et dantesque. Je ne peux me détacher de cette brise, de ce souffle émotionnel, de cette rafale passionnelle, de cette tempête qui emporte toutes mes idées préconçues, tous ces enseignements inculqués et inclus dans mon enseignement préfabriqué, prémâché que je régurgitais chaque jour hypocritement sans une seule seconde me douter de la puissance extraordinaire et incommensurable de ce simple échange et dialogue qu’est le regard dans lequel nous plaçons toutes nos émotions. Quel idiot ! J’ai effectué tellement de pas dans cette vie avariée, sans goût, sans couleur, sans saveur, sans prendre garde aux fleurs et aux roses qui parsemaient les bords de ma route. Je les écrasais à chacun de mes pas que je croyais sûr, mais qui étaient pourtant si hasardeux quand j’y resonge. J’aurais dû m’arrêter pour les contempler, quitte à en décupler le temps de mon calvaire terrestre ! « Peu importe la distance si le voyage n’en vaut pas la peine… » J’en ai manqués, des regards, des clins d’oeil, des non-dits, … Et moi qui m’étonnais de ne pas trouver un quelconque signe d’affection ! J’aurais dû me contenter de ces regards et non de tous ces mots ! Un regard peut faire passer un nombre infini de mots, tandis que le contraire n’est qu’une hérésie ! Plus rien ne vaut ce regard qui me tient fermement dans sa main chaude et fragile… Ne pouvant lever la mienne vers Elle, je me contente de la fixer, espérant par une quelconque magie de lui faire comprendre la tristesse que je ressens à sa place… Que fait-Elle dans ce monde ?

Des étoiles naissent dans les miroirs de son âme navrée, les constellant d’infimes soleils. D’une lente onctuosité, ces petites vies liquides apparaissent également le long de mes paupières, s’étalant le long de mes yeux et libérant quelques picotements en-dessous d’eux. Les siens se ferment tendrement, comme si Elle s’endormait, comme si Elle sombrait à nouveau dans le rêve que ma présence a interrompu. Clos, une larme s’en échappe délicatement et s’écoule désormais le long de la courbe de son visage, accompagnant celle qui déjà commence à poindre sur le mien. J’aimerais tant pouvoir sécher cette triste vie qui s’abandonne sur sa peau cendrée. J’aimerais pouvoir assourdir l’origine de ces larmes, j’aimerais la réconforter ! Quelle cruauté de me faire voir tout ceci ! Quel insupportable et infâme machiavélisme de m’emprisonner dans ce corps paralysé ! Libérez-moi ! Je dois la sauver ! Ouvrez ma poitrine afin d’en libérer mon âme, qu’elle puisse aller réchauffer la sienne, ne serait-ce même qu’un bref instant ! Je ne la consolerais même que le temps d’un sourire sur son visage fermé, je ne l’étreindrais que jusqu’à sentir sa peau gelée s’imprégner de la chaleur du coeur ayant libéré mon âme, je ne caresserais ses cheveux que jusqu’à en sentir l’odeur de mélancolie, je ne l’embrasserais que jusqu’à ressentir ses doigts se resserrer sur l’être impalpable que je serais alors. Je ne la quitterai qu’au premier signe de bonheur afin que mon âme puisse s’estomper en paix. Je ne la quitterai qu’à cet instant ! Je la sauverai de ce monde cruel et innommable ! Je la sauverai de cette trompeuse lumière qui émane du ciel entrouvert sans pour autant l’éclairer, je la sauverai de ce monde ! Je veux l’aider… Mon corps refuse tout mouvement autre que ceux de mes yeux et de mes lèvres. Tout est figé. Tout est glacé. Tout est mort. Que fait-Elle dans ce monde ?

La larme éthérée ruisselle le long de son visage innocent, laissant sa trace salée sur son passage, l’illuminant d’un mince reflet éclatant et transcendant. Elle atteint son menton effilé et gracieux et y attend placidement sa chute. Le temps disloqué parsemé des bruits de l’horloge semble allonger cet instant indéfiniment. Dans un mouvement des lèvres presque imperceptible, Elle émet un murmure qui tente de m’atteindre, en vain. Le son se heurte au temps et à l’espace. La goutte d’eau vive s’alourdit et finit par se détacher de la jeune fille aux cheveux ébène. Elle tombe, inlassablement, sans se soucier de notre existence et ignorant les sentiments qui l’ont fait naitre, vers ce Lac gelé entouré de montagnes à la cime masquée par les épais nuages. Rien ne l’inquiète. Ni les reflets grisés qui défilent le long de son corps ni l’eau solide qui s’apprête à l’accueillir en son sein. Le Lac s’ouvre à cette larme, la glace qui le recouvrait en son centre se craquelle et fond. La petite vie s’écrase à la surface de l’eau, éclatant en d’infimes gouttelettes qui s’envolent en de minuscules étincelles translucides illuminées par le Soleil dont les rayons filtrent au travers des sombres nuages. La petite vie s’enfonce dans les eaux profondes du Lac, s’y noyant et y perdant toute valeur, toute force, toute origine. Elle se mélange à cette masse transparente en y dessinant quelque arabesque, quelque fumerolle de pureté en son intérieur, avant de disparaitre. L’onde ainsi forgée se propage et se meurt bien avant d’arriver près de moi. Le silence reprend sa place, taisant le bruit que produisait l’horloge jusqu’à présent. Le Soleil dissout la couverture nuageuse. Une rose noire descend lentement du ciel, glissant sur les volutes d’air et tournoyant doucement sur elle-même. Elle se dépose à mes pieds… Je lève les yeux. Le vent se lève en une brise agréable et d’une légèreté incomparable. La balançoire bouge d’avant en arrière, d’un mouvement court et calme. La jeune fille n’y est plus. Le Soleil m’éblouit… Je ferme les yeux…

Assis sur l’herbe dansante, j’observe les enfants jouer dans le Lac. Je souris au simple fait de les regarder. Ils semblent si heureux et si innocents… Suis-je le seul à ne pas voir que ces mines joyeuses? Suis-je le seul à voir ces lourdes aiguilles de givre et d’acier qui tournoient lentement en égrenant minutieusement chaque seconde au-dessus de leurs têtes telles des épées de Damoclès? Elles attendent sans fléchir le moment où tomber, dans l’ombre la plus totale. Elles n’attendent que cet instant où elles pourront trancher leur âme encore pure, elles n’attendent que cet instant où la rose retournera là où rien ne bouge, là où aucune brise ne caresse les peaux, là où aucun son ne s’engouffre dans les oreilles, là où aucune odeur n’atteint les odorats, là où aucun goût ne réside sur les palais. Le temps n’attend que cet unique instant où ses aiguilles profiteront de la flétrissure de la vieillesse, il n’attend que cet unique instant où elles détruiront cette enfance belle et précieuse. Cet unique instant… Le zéphyr se lève et effleure ma peau. Cette légère brise entraine avec elle un murmure inaudible. Je tourne le regard vers la droite, entendant un léger grincement. Une balançoire oscille de devant en arrière, lentement, inexorablement, poussée par le vent. Je tends l’oreille, oubliant quelques instants la paix qui m’enveloppait et, terrifié, comprends enfin ce qu’Elle désirait me souffler tout doucement au creux de l’oreille… « Que fais-tu dans ce monde ? »



II - Amour et Mort

19 Novembre 2011

Une danse sans âme. Voilà ce qu’est cet endroit. Une démence artificielle, une beauté extraordinaire et pourtant inexistante. Je n’aurais pas dû venir ici. Tout me détruit, encore une fois, tout m’abat, tout me décourage. La solitude est parfois une perle inestimable, mais aussi une ennemie vicieuse qui s’immisce dans nos têtes sans qu’on puisse l’entendre s’approcher. Elle joue avec nos nerfs à chaque instant, ne faisant pourtant rien, ne faisant que nous observer dans un premier temps. Nous lui ouvrons les portes nous-mêmes. Chose agaçante. Je la déteste. Je ne peux que la laisser entrer, malgré la peur qu’elle m’inspire. Cette musique de mort me rappelle mon passé, ce passé… J’aimerais l’oublier enfin ! Mais je n’y arrive pas… J’en suis tout simplement incapable ! Plus d’un an, déjà… C’est la mort de mon âme. Oui, tout dépérit à mon contact, cela fait longtemps que je le sais. Mais pourquoi ? Pourquoi moi ? D’autres le méritent mille fois ! Je ne fais rien dans ce monde hormis écrire et déverser mes larmes d’encre ! Oui, je ne sais pas pleurer comme tous ces humains. J’en suis incapable, encore une fois. Ces larmes ne peuvent couler que lorsque la plume glisse. A vrai dire, je m’en moque un peu, de ne pas être comme les autres, cela me permet d’avoir du recul face à certains conflits. Mais quand bien même… La solitude m’envahit et me détruit. Oui, elle me détruit, je le répète et le répèterai car il n’y a que ce mot pour définir cette action.

Tous ces sombres bruits m’entourent. Partout. Il n’y a qu’eux. Des sons assourdissants, des percussions insupportables accompagnées de lumière aveuglantes qui repartent ensuite dans l’ombre. Partout, tout le temps. Je n’ai aucun répit. Juste une fois… Encore une fois, juste une ! Des larmes hurlantes désirent s’aventurer sur mes joues raides et glacées. « Fais comme si… » dit-on. J’en suis incapable, encore une fois. Comment pourrais-je agir comme si mes rêves étaient réalité s’ils ne le sont pas et ne le deviendront jamais malgré mes espoirs vacillants ? J’aimerais simplement mourir, parfois. Oui, mourir. J’ai souvent l’impression que cela règlerait de nombreux problèmes. Mais non, cela en créerait également. Et puis, j’ai tant de choses à accomplir et à changer dans ce monde. Naïf ? Non. Déterminé. Oui ! Je changerai ce monde de fond en comble même si je dois l’affronter seul ! Je ne laisserai personne me barrer la route. Sauf Elle. Oui, Elle, cette personne. Cette horrible et magnifique personne qui a arrêté ma course et l’a accéléré au même instant. Instant où je l’ai croisé, où je l’ai rencontré. Instant noir et inoubliable. Instant indésirable hantant mes nuits depuis un an. Cet amour qui naquit lors de cet ultime contact m’a tué. Oui. L’amour est synonyme de mort.

Pauvres mortels ! Nous mourrons tous un jour ! Pourquoi donc ne pas connaitre l’amour ? Toi qui ne jure que par ce mot doré d’ombres, pourquoi t’empêches-tu de le connaitre tout en m’en barrant son étroit sentier ? Pourrais-je un jour y marcher librement ? J’en suis incapable, encore une fois… Tu me laisses ainsi, sans espoir, inutile. Mortellement inutile. Tu me détruis depuis un an, chaque jour me consumant de plus en plus, comme une bougie à laquelle chaque coucher de soleil rajouterait une mèche allumée et brillante ! J’en tremble de frayeur en repensant à la vitesse à laquelle tu m’as construit et détruit. Est-ce pour mieux me reconstruire ? Bien sûr que non ! Tu ne penses qu’à toi, fruit de la société individualiste ! Tu as détruit ma vie et mon destin pour l’éternité, il y a de ça si longtemps… Oui. Inutile et sans espoir. Voilà ce que je suis devenu par ta faute ! Les roses noires m’entourent et m’encerclent de leurs épines. Que pourrais-je faire si ce n’est me laisser envahir ? Les éviter, les détruire, les ignorer ? J’en suis incapable… Encore une fois… Elles sont si belles, si dangereuses, elles blessent mes sens et mon âme. Je ne peux pas le supporter. Je les déteste ! Je La déteste ! Autant que je l’aime, malgré moi… Aidez-moi ! Je ne demande que de l’aide ! Une aide saine et pure… Est-ce impossible à trouver en ce monde déchiré ? Je ne peux même pas pleurer… Triste sort. Je ne peux plus crier à cause de tous ces bruits…

Tu approches ta tête de la mienne, tes lèvres des miennes. Relation impossible, je le sais. Je secoue la tête afin d’évacuer ces pensées que tu m’insuffles. Vipère ! Scorpion du désert ! Je te hais autant que je t’aime ! C’est sans doute ce qui fait l’originalité de notre relation. Tu me prends dans tes bras, tentant de me rassurer, mais tu en profites pour me piquer de ton dard. Je m’effondre en larmes invisibles et ferme les yeux, me perdant dans ces mots que j’essaie d’assembler mais qui s’échappe dès que mon esprit essaie de les effleurer. Je te hais… Comment pourrais-je aimer celle qui me détruit ? J’en suis incapable… Encore une fois. Pourtant, je ne peux pas dériver mes pensées de ton nom, de ton visage, de ton regard. Nom sombre, visage rayonnant, regard vide mais plein d’amour. Oui, regard plein d’amour. C’est ce regard que tu m’as lancé de nombreuses fois. Il est impossible de s’y tromper. Tu le sais. Mais tu ne peux pas l’avouer. Dans le fond, tu es la plus à plaindre…

Mon âme est apeurée par ce machiavélisme dont tu fais preuve. Oui, cette personne est effrayante et effroyable ! J’en suis terrifié. Pourtant, je pense aimer cette peur… C’est étrange, n’est-ce pas ? On parle souvent de l’amour que l’on peut éprouver pour son bourreau. Bourreau, tu l’es. Mais ce que je ressens est-il de l’amour ou de la haine ? Je n’arrive plus à distinguer les deux. J’en suis incapable… Encore une fois. Quelqu’un… S’il vous plait… Libérez-moi de ce monde ! Libérez-moi d’Elle ! J’aimerais tant la prendre dans mes bras, l’embrasser, voir son regard redevenir celui que j’ai connu, voir ses émotions, son sourire qui pour une fois ne serait pas factice. J’aimerais que nos émotions coïncident entre-elles. L’amour dont tu m’entoures n’est que de l’amitié, je le sais. Contradictoire, selon moi. Tu es comme l’héroïne de mes romans. Tes émotions ne s’accordent pas à tes sentiments ! Tu ne m’aimes pas ? Soit ! Le temps passera et j’oublierai cet amour inconditionnel. Tu m’aimes ? Assume-le ! Peu importe ce que tu penses de moi, peu importe ce que vous pensez de moi, incrédules. L’unique différence entre nous est l’honnêteté.

Tu es mon unique problème ! Le seul et l’unique et pourtant, tu arrives à m’anéantir par un simple sourire ou un simple regard. Le moindre geste que tu peux faire décide de ma motivation à continuer à vivre ! Quelle erreur ais-je faite ? Suis-je coupable d’en être amoureux ? Je ne demande pas mieux que de ne plus être amoureux de cette furie ! Mais j’en suis incapable… Encore une fois… Je suis comme une pierre sur la route, comme un manque dans une vie. Je ne suis rien. Je ne peux pas continuer ainsi, n’est-ce pas ? L’amour est triste, l’amour est noir, l’amour est mort. Tout est mort dans ce monde. Qui vit ? Qui peut dire « Je vis et j’en suis heureux. » ? Pour moi, cela n’est plus réalisable. Cela n’est plus envisageable. Mon esprit s’en est allé, ma raison a disparu au profit de mes sentiments destructeurs. Mon coeur se bat, mon coeur se meurt, mon coeur se pétrifie. Mon coeur désire la mort de mon esprit. C’est impossible, cela ne se peut pas ! Je ne peux pas supporter ce fardeau ! Libérez-moi-en ! Temps ! Accélère ! Laisse-moi vivre demain et non aujourd’hui ! Laisse-moi accomplir mes désirs… Permets-moi d’oublier tout ceci… Permets-moi de ne plus penser à cette peine. Détruis mes espoirs, détruis ma destinée, c’est le seul moyen que tu as de me laisser vivre un jour… Vivre ? J’en suis incapable, encore une fois… Oui, réellement incapable ! Je ne peux plus vivre. Comment le pourrais-je ? Très franchement, je ne vois pas ce qui pourrait me pousser à continuer, si ce n’est le destin. Mais ce dernier doit être détruit afin d’être reconstruit. Or, s’il est détruit, comment pourrais-je continuer ? Déconnecté, c’est tout ce que je peux être maintenant. Hors du jeu, hors du monde. Hors de Son monde. Peut-être est-ce un autre moyen de survivre. Mais je suis tellement attaché à ce monde idyllique que je ne sais pas si le transfert vers la réalité ne va pas me tuer. Tout est contre moi, qui est avec moi ? Je ne vois aucun allié. J’ai passé ma vie à me forger des alliés, pourtant. Mais je ne les vois plus. Ils sont hors de mon champ de vision. Non pas parce qu’ils sont partis, mais parce qu’un filtre m’empêche de les voir. Ce n’est pas de la tristesse, c’est de la rage ! Pourrais-je éviter ma vie en fuyant ? Je n’en sais rien… Je ne désire qu’oublier tout à ton sujet. Absolument tout ! Recommencer à zéro, recommencer ma vie. Malheureusement, un tel rêve est hors d’atteinte. Je veux arrêter d’aimer ! J’en meurs ! Comprends-tu ces mots ? Te regarder me rends enragé et triste ! Je veux oublier ! J’en suis incapable… Encore une fois… Je ne veux plus entendre le son de sa voix… Non, plus jamais… Je veux l’oublier… T’oublier… A l’aide…

Crier dans le ciel, crier pour quoi ? Je reste calme, mais mon intérieur bouillonne de rage et de rancoeur. J’aimerais crier toute ma colère, toute ma peine, tout mon désespoir, toute ma haine, tout mon amour ! Mais j’en suis incapable… Encore une fois ! Crier ne sert à rien, écrire ne sert à rien, danser ne sert à rien, vivre… A quoi sert la vie, si ce n’est à nous pousser à bout ? A quoi sert la vie, si ce n’est à nous montrer que nous sommes incapables d’agir ? A quoi sert la vie si ce n’est à nous décourager ? A quoi sert la vie si ce n’est à nous tuer ? L’amour étant la mort, la vie nous sert à aimer… Vivant, je ne peux qu’aimer. Oui. Je ne te hais pas. Je t’aime malgré moi.



III - Amour Indésirable

19 Novembre 2011

Des larmes de sang s’écoulent rapidement le long de la paroi vibrante de mon coeur lacéré. Tu étais parfaite ? Je ne peux pas le croire. Tu n’as jamais été, tu n’existeras jamais. Tu ne me verras plus ! De la fureur s’échappe de mes meurtrissures en quelque filet de haine. Où te cacheras-tu face à ma colère ? Colère si lente, colère si patiente ! Mais je ne veux plus te voir ! Fui loin de moi et laisse-moi enfin être, exister un jour prochain ! Va-t-en, franchi monts et mers comme tes ancêtres et laisse-moi vivre la vie que j’aimerais enfin débuter ! Je ne peux plus supporter ton contact, je ne tiens plus face à ce visage que je vois chaque jour auprès de moi ! Cours loin de moi sinon je pourrais te détruire… Cette volonté qui bouillonne en mon corps ne vient pas de moi. Laisse la Lune se coucher, laisse le masque tomber, que je puisse m’éveiller en l’entendant se briser ! Quitte mon esprit embrumé et rends-moi cette paix que tu as corrompue de par ta présence, disparais de ma vie, de mon coeur, de mon âme, arrête la course de cette aiguille mortelle qui lentement se dirige vers ma dernière heure ! Laisse la vie me prendre et m’enlacer de ses douces plumes avant que la faucheuse ne m’enserre ! Ne me permets pas de te haïr encore ! Va-t-en ! Cours et fui !

Je connais la vérité, je sais qui tu es ! Permets-moi de voir à nouveau toutes les couleurs de ce monde, celles que tu as éteintes ! J’en ai perdu les saveurs, je les désire ! Papillon dévoreur de sentiments, tu as détruit les miens et les as transformés en monstres ! Je veux vivre ces instants, pourtant si brefs, où mon coeur et le tien ne faisaient plus qu’un et battaient en rythme sous la pluie froide et acide qui tombait en ces jours. J’aimerais qu’à nouveau nos deux êtres s’échangent leur chaleur, leur existence, qu’ils expriment enfin ce qu’ils enfouissent dans le plus grand silence au fond de leur conscience. Je veux vivre à nouveau… Je veux sentir le parfum délicieux de ces cheveux finement coiffés, je veux croire une seconde fois en ce mensonge qu’est cet amour que tu m’as dérobé ! Rends-le-moi, qu’au moins, je puisse le donner à une autre !

Tu n’es plus ! Tu n’existes plus ! Disparais ! Loin de moi, va-t-en ! Peu importe où tu te cacheras, je m’en moque mais disparais ! Ton ombre m’a longuement réchauffé, mais maintenant, elle me raidit. Ton visage souriant porte ce mensonge que tu souhaites oublier, ce mensonge que tu veux me faire oublier. Mais j’en suis incapable, tu le sais… Triste et fragile oiseau bleu ne cherchant qu’à rejoindre son ciel, voilà ce que je suis devenu en succombant à ta passion ! Ce feu éteint que je souhaitais allumer est-il toujours resté froid et humide ? Le temps n’y a rien fait. Trop rapide, il m’a dépassé et m’a forcé à t’aimer. Horreur ! Quel malheur d’en être un jour arrivé à nous embrasser dans l’attente et le désir ! Si néanmoins ceci n’était pas qu’un coup de poignard volontaire ! Tu as brisé mon coeur, criminelle ! Tu as détruit mon âme, menteuse ! Va-t-en ! Loin de moi ! Que ton regard ne pénètre plus jamais dans le mien ! Oh non ! Plus jamais ! Voudrais-tu me tuer ? Ne suis-je pas, selon tes dires, la personne la plus chère à tes yeux ? Pourquoi me détruire ? Afin de te protéger ? Suis-je un danger ? Je n’ai toujours cherché que ton bonheur et ton sourire durant cette année où j’ai attendu, effritant toute ma patience et mes projets ! Voir l’éclat de ta joie, voire parfois de ton euphorie, ne fait qu’accentuer la colère que tu as entretenue envers toi !

Je connais la vérité, je te connais, je sais quel monstre tu es ! Tu es de ces anges qui se parent d’ailes blanches afin de séduire mais qui ne dévoilent leurs ténèbres que quand ils estiment leur jeu terminé ! Voilà tout ce que tu es ! Pourquoi m’as-tu choisi comme joueur ? Pourquoi moi, vipère ? Pourquoi m’as-tu fait perdre, scorpion ? Aigle d’ombres, tu m’as trouvé sur ta route, libre et tranquille, sage et respectueux. Je t’ai respecté pendant tout ce temps, je t’ai aimé, je t’ai même parfois idéalisé, m’abaissant à ton niveau afin d’essayer de te comprendre, subissant les moqueries de mes meilleurs amis, supportant les conseils les plus avisés et les ignorant d’un air dédaigneux, pensant sans doute que tu ne pouvais qu’être un ange de lumière descendu des étoiles afin d’éclairer ma vie ne serait-ce que faiblement ! Je t’appelais d’ailleurs ainsi : « Mon ange ». Quelle erreur ! Tu n’aurais jamais dû mériter cette appellation que j’espérais vraie. Non... Jamais… Tu m’as corrompu avec tes belles paroles et tes promesses, avec tes questions et tes réponses ! Tu as détruit le cristal que je devenais et tu l’a remplacé par la ruine de mon avenir ! Réfugie-toi dans tes mensonges et regarde qui tu es ! Tu n’es qu’un tas de poussières qui salit celui qui ose s’approcher de toi, tu n’es qu’un rouage qui désire rester brisé sous les yeux de celui qui essaie de le réparer, tu n’es qu’une feuille sur laquelle on ne sait pas écrire ! Tu perdras tout, folle ! Tout autant que tu as déjà perdu ta meilleure amie et d’autres avant elle, tu me perdras, si ce n’est déjà fait ! Que l’on ait pitié de toi ! Mais surtout… Que l’on ait pitié de moi car, malgré ta démence, je t’aime en silence.



IV - Cristal de Lune

28 Octobre 2011

Je ne sais pas ce que je pourrais faire sans cet atout indispensable, sans ce second corps dans lequel mon coeur bat inlassablement. Tant d’émotions m’en parviennent, impalpables mais ô combien puissantes. Elles déferlent sur mon âme telle une armée déchainée le ferait par soif de victoire, telle une chute d’eau ravageuse s’écraserait contre les rochers, telle une nuée de sauterelles affamées qui dévasteraient un champ, tel un roc qui se détache d’une haute montagne et qui désormais menace la ville qui siège paisiblement à son pied. Je ne peux qu’écouter ce fracas, ce tonnerre de sentiments qui parsèment ce gigantesque monticule de notes et d’accords mirifiques. Je ne peux que rester impuissant face à cette emprise qu’elle exerce sur moi dès le premier son. Cette musique m’ensorcelle et m’étreint dans son doux cocon de verre, elle s’installe dans mon esprit pour l’éternité. Rien ne pourra annuler le sort qu’elle a jeté sur moi. Je ne peux rien faire contre cet assemblage divin écrit sur une partition invisible d’une main lumineuse et qui défile à une vitesse que je ne peux qu’à peine imaginer. Rien ne semble plus être capable d’attirer mon attention. Le monde d’alentours s’éteint sous les feux vigoureux de ce nouveau foyer, de ce nouvel abri entouré et encerclé de ténèbres. D’une seule lumière uniforme et sans couleur ni chaleur, cette musique disperse les ombres les plus noires et éclaire la nuit la plus effroyable. Chaque mesure me donne des frissons dans l’échine et fait s’élever mon âme vers des cieux plus cléments. Je ne peux que rester le visage ouvert devant tant de génie, devant tant de bienfaits, devant tant d’amour. Je ne peux que laisser mon corps et mes pensées s’ouvrir à ce monde qu’elle seule semble pouvoir me donner. Monde qui regorge de vitalité et qui ne compte aucun endroit sombre, aucune bicoque abandonnée. Seule la vie y vit, sous sa forme la plus pure, sous sa forme la plus ancienne qui soit. Je peux même l’apercevoir, cette vie, je peux en entendre son cristal, je peux presque le toucher en tendant le bras, la main, l’index vers sa surface limpide. Le Soleil et la Lune le recouvrent d’une auréole bleutée et orangée, suave et agréable. Je ne peux que le contempler. Ses éclats laissent transparaitre quelques désirs à partager, quelques regrets à oublier, quelque nouveau monde ouvert à toutes ces âmes en peine qui recherchent un peu de réconfort, un refuge temporaire mais ô combien rassurant et moelleux. La paix est son étendard, le dialogue est son arme, la magnificence est son bouclier. Quelle beauté, quelle merveille ! Comment tant de pureté a pu parvenir jusqu’à nous ? Ne sommes-nous pas de pauvres mortels affaiblis par la haine et la mésentente ? Ne sommes-nous pas à l’origine de tant d’erreurs, de tant de peur et de souffrances ? Depuis l’aube des temps, rien n’est resté aussi limpide et immaculé que la musique. Tellement de générations, tellement d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards ont dansé, se sont enlacés, ont embrassé avec elle et ont vécu avec elle ! Ce cristal tournoyant se concentre et s’immisce dans mon crâne, n’en voulant plus sortir, désirant par-dessus tout y rester. Quel bonheur de le sentir réchauffer mon corps et mes émotions, quel bonheur n’est-ce pas de le voir ainsi vibrer au son de mes pas, au son de mes gestes simultanés ! Quel ravissement de sentir ce bijou ainsi envahir et inonder ma raison de souvenirs que seul mon coeur peut saisir ! Quel bonheur de sentir mes tympans s’évanouir sous le charme de cette seule et unique merveille de l’univers ! Les pulsations rythmées qu’il émet immergent mon regard dans un océan de couleurs. J’y plonge et m’y noie sans m’en douter, sans le remarquer, tellement attiré par cette lumière qui m’aspire vers le fond, qui m’enlace de ses filets, qui m’alourdit de son poids et m’entraine délicatement vers le sol sablonneux de la mer des délices. Retrouvant l’espace d’un instant la raison, je me débats et, ne comprenant pas ce qui vient de s’opérer, remonte à la surface en libérant toutes les forces prêtées par cette musique prodigieuse. M’échappant vers le bord, je sens ce cristal qui vibre de plus en plus à l’intérieur de mes os. Je me plie de douleur et finis par crier sur le sable froid de cette plage dorée. Je cours droit devant moi, cherchant à le ravir de ma personne, cherchant à saisir le sens de cette traitrise, cherchant quelque chose qui ne semble pas pouvoir se faire. Dans un cri horrible et à la limite de la monstruosité, il s’extirpe de mon esprit et flotte en face de moi avant de partir posément, m’ignorant, moi, son berceau. Je cours vers ce cristal qui lentement s’éloigne, inexorablement, de plus en plus vite, je ne peux plus rien faire pour le rattraper malgré l’impression qu’il me donne de rester à ma portée. Il s’éloigne lorsque ma main s’étend vers lui, ne demandant pourtant qu’un peu d’aide et de compassion, ne cherchant pourtant qu’à redécouvrir ce passé. Pourquoi fuit-il loin de moi après m’avoir fait souffrir ? Pourquoi quitte-t-il cette douce et chaude enclume qu’il utilisait pour me forger ? Reviens ! Je t’en supplie ! Je n’ai que faire de ces douleurs que tu me fais subir ! Je te veux ! J’ai beau courir, j’ai beau tuer mon corps, j’ai beau lancer mon âme vers lui en espérant le rattraper par un quelconque hasard ou un quelconque sort, il reste hors d’atteinte. Je m’effondre après de nombreuses heures de course intense.

La Lune s’élève dans le ciel, m’inondant de sa lumière diffuse et incertaine. Je me relève lentement parmi les ombres des arbres de la forêt avoisinante. Je m’y enfonce, espérant chercher quelque indice quant à ce chaud cristal qui m’aidait à vivre, qui me soutenait, qui désormais s’est enfui loin de moi. Courant toujours plus vite, ignorant les douleurs, ignorant les avertissements de mon corps, je m’enfonce toujours plus, toujours plus loin. La lumière lunaire déjà semble s’éteindre en laissant apparaitre le voile doré de l’aube. Le temps ne suit plus son cours. Il s’inverse puis s’accélère et finit par ralentir, puis repart en sens inverse. La terre arrête sa rotation éternelle et éphémère, tout s’éteint et tout disparait. Seule mon âme apparait. Je la regarde et l’observe, terrifié et interloqué à la vue de sa forme et de sa couleur. Dépouillée de ses couleurs, elle tournoie dans le néant tel un cristal vidé de toute lumière, de toute vie. Elle ne réside désormais plus que dans un écrin transparent, dans un récipient d’une consistance égale à la force de ma raison, que j’aurais dû écouter avant de laisser ce vampire m’aspirer tout espoir pour le remplacer par un assemblage ingénieux et génial de papier et d’encre, lu et interprété par quelque instrument provenant du monde cruel et sombre d’où je viens. Sans corps et n’étant désormais plus qu’une conscience inutile et perdue, je tente de m’approcher de ma propre âme afin de la récupérer et de l’effleurer, de la toucher, de l’étreindre, de l’embrasser, d’en reprendre possession, quelle qu’en soient les conséquences et les moyens utilisés. Je veux la reprendre ! A ces mots, le cristal brillant et étincelant apparait et s’approche de moi, me narguant aux côtés de mon âme cristallisée elle aussi. Ce qui autrefois m’appartenait se fait aspirer par le grand et sublime cristal aux reflets désormais noirs et ténébreux. Je tente d’arracher à leur sort les quelques particules qui se désagrègent avant d’atteindre leur destination finale. Ce n’est que d’un geste futile et vain de mon corps inexistant que j’essaie de croire à la possibilité d’encore pouvoir prendre le dessus sur l’inéluctable réalité : ce cristal a volé mon âme en se l’assimilant.






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